Les échanges et les deux sphères d'activité
Les échanges sont à la base de toute activité économique. On distingue ceux qui mettent en œuvre la production et ceux qui traitent de manière plus spécifique de finance et de monnaie, les uns et les autres occupant deux sphères d'activité distinctes. Ils sont pratiqués par des agents que l'on a classés en trois groupes séparés:
les entreprises, les ménages et l'étranger (ou reste du monde)
Ils procèdent entre eux à des échanges de biens et de services, fruits de leur activité de production présente, et à des échanges de biens existants ou de valeurs financières et monétaires, constituant leur patrimoine, fruits de leur activité passée.
Un échange comporte toujours deux partenaires ou agents (celui qui vend et celui qui achète) et une somme de monnaie, soit le prix convenu, si l'on veut bien éliminer le troc. Vendre et acheter sont pris ici au sens le plus large, ce qui signifie qu'ils comprennent tout autant la rémunération du travail, que "vend" le salarié et "qu'achète" l'employeur, que la vente d'une douzaine d'œufs par un épicier à sa cliente.
C'est le nombre et le volume des échanges productifs qui déterminent le niveau de l'activité économique d'un pays, d'où leur importance.
Par les échanges qu'ils pratiquent avec les entreprises, les ménages remplissent dans un sens leur fonction de production et dans l'autre leur fonction de consommation. Quand ils sont vendeurs, ils tirent leurs ressources de la rémunération de leur travail ou de leur capital, et quand ils sont acheteurs, ils comblent leurs besoins de consommation. Le pouvoir d'achat dégagé dans l'exercice de la fonction de production détermine ainsi, a priori, le niveau de la consommation.
Quant aux entreprises, qui représentent dans ces échanges la partie opposée aux ménages, elles ont le rôle capital de permettre l'accomplissement de ces deux fonctions. Cela étant précisé, on s'en tiendra aux usages qui donnent aux entreprises la qualité de producteurs et aux ménages celle de consommateurs.
Les échanges que pratiquent entre elles les entreprises portent sur deux groupes de produits, classés en fonction de leur destination finale: les premiers qui sont exclusivement destinés à leur servir d'outil de production, et les seconds qui, se situant à un stade intermédiaire de la fabrication ou de la vente (matières premières, produits bruts, semi-finis et finis), ont pour destination finale la consommation des ménages ou l'étranger.
Les échanges intervenant entre ménages ne sont pas recensés dans l'activité de production du pays, excepté s'il s'agit d'échanges déclarés, tels que l'emploi de gens de maison ou la location de logements, auxquels cas le ménage qui emploie ou loue prend la qualité d'un entrepreneur, et les échanges correspondants passent dans la catégorie des échanges entre ménages et entreprises. Pour le reste, ils relèvent de l'économie souterraine ou de transactions isolées.
Les échanges pratiqués avec l'étranger peuvent être assimilés aux échanges que l'on vient d'examiner plus haut puisqu'on retrouve nécessairement dans les pays étrangers des ménages qui exercent leurs fonctions de production et de consommation et des entreprises qui y contribuent. L'étranger peut donc être un ménage ou une entreprise qui vend ou qui achète à une entreprise ou à un ménage national. Les échanges se pratiquent donc avec l'étranger dans les deux sens, soit par une entreprise, soit par un ménage. Les agents nationaux importent lorsqu'ils achètent et exportent lorsqu'ils vendent à l'étranger.
Ainsi que chacun sait, les échanges ne se limitent pas à l'accomplissement de nos deux fonctions de production et de consommation; ils s'étendent à des transactions monétaires et financières liées ou non à la production et à la consommation; ces transactions se sont développées de manière considérable au cours des dernières décennies.
Les échanges sont ainsi divisés ou classés en deux catégories ou sphères d'activité :
- les échanges mettant en œuvre l'activité de production, regroupés au sein de la sphère dite réelle, ce sont les échanges de biens et de services, fruits de l’activité de production présente de nos agents économiques,
- les échanges portant essentiellement sur l'activité financière et monétaire, regroupés au sein d'une deuxième sphère dite tout simplement financière et monétaire, ce sont les échanges de biens existants ou de valeurs financières et monétaires, constituant le patrimoine de nos agents économiques, fruits de leur activité passée.
Ce partage des échanges et les liens qui unissent les deux sphères représentent, ainsi qu'on va le voir, un point capital dans l'étude des phénomènes économiques. Comme la sphère réelle possède l'exclusivité de l'activité de production, elle est la seule à détenir le gisement de l'emploi. Il n'existe donc pas de solution valable à la résorption du chômage sans une maîtrise totale de cette sphère. De plus, comme la monnaie sert de support à tous les échanges, on peut avancer que la sphère réelle s'inscrit parfaitement dans la sphère monétaire et financière à la source de laquelle elle puise son financement.
Il semble utile, à présent, de citer quelques exemples d'échanges appartenant à l'une et l'autre sphères:
- la sphère réelle comprend des échanges relatifs à un bien neuf ou un service, tels que la vente d'un produit alimentaire, d'un produit d'entretien, d'un article ménager, d'une voiture neuve, d'un logement neuf ou d'une construction neuve, d'un billet de chemin de fer ou d'avion, ou bien tels que la fourniture de services médicaux, de dépannage ou d'entretien de matériels divers (ménagers, automobiles ou autres), de services bancaires ou postaux, ou bien encore tels que les commissions d'intermédiaires, les honoraires de notaires et autres portant sur des transactions de biens mobiliers et immobiliers existants, etc., tous échanges mettant en oeuvre l'outil de production au cours de la période d'activité examinée,
- alors que la sphère monétaire et financière comprend des échanges relatifs à un bien ou une valeur déjà existant ou à un titre monétaire, pour leur valeur de transaction propre (hors frais), tels que les immeubles anciens, les voitures d'occasion, les valeurs mobilières, les valeurs et titres monétaires, les prêts et emprunts d'argent et autres placements financiers, etc., tous échanges portant sur la monnaie ou le patrimoine (ayant mis en oeuvre l'outil de production au cours d’une période d'activité antérieure à celle examinée), réalisés sans influence sur l'outil de production pour leur valeur de transaction propre.
Pour illustrer le propos, prenons le cas de Dupont qui fait construire un pavillon pour se loger. Pour acquitter le prix de la construction qui est de 150.000 euros, il utilise d'abord une prime exceptionnelle de 10.000 euros qu'il vient de recevoir de son employeur, puis son livret d'épargne logement pour le montant de ses économies accumulées depuis 5 ans, soit 40.000 euros et emprunte le solde soit 100.000 euros à sa banque.
Le premier échange avec l'entreprise de construction et le deuxième avec son employeur appartiennent tous deux à la sphère réelle, car ils mettent en œuvre (pendant la période examinée) l'outil de production, tandis que les deux autres échanges avec la banque (désépargne et emprunt) appartiennent à la sphère monétaire et financière. Si Dupont avait acheté un logement ancien pour le même prix de 150.000 euros, comprenant 12.000 euros d'honoraires et frais divers, la valeur nette de la transaction avec le vendeur (sans effet direct sur l'activité de production) aurait relevé de la sphère financière soit pour 138.000 euros, tandis que les honoraires et frais auraient relevé de la sphère réelle, les échanges avec la banque restant rattachés à l'autre sphère. Les remboursements mensuels, que Dupont s'est engagé à verser à sa banque, appartiendront à la sphère réelle pour la fraction des intérêts qui alimenteront l'activité du banquier le moment venu, alors que la fraction du capital remboursé relèvera de la sphère monétaire et financière.
La multiplication des échanges entre les entreprises et les ménages a pour effet d'accroître le niveau de l'activité de production, à la seule condition qu'il s'agisse d'échanges appartenant à la sphère réelle. Plus ils seront nombreux et plus grand sera leur volume, plus forte sera la croissance. On ne peut pas dire que la multiplication des échanges de même nature avec l'étranger ont les mêmes effets sur le niveau de l'activité nationale car ils forment deux courants d'échanges de sens contraires: l'importation et l'exportation. Aussi, est-ce leur balance qui est déterminante. Si elle est excédentaire ou en position de réduction d'un déficit passé, elle accélère la croissance, alors que si elle est déficitaire ou en position de réduction d'un excédent passé, elle la ralentit.
La multiplication des échanges financiers et monétaires n'a aucune influence sur l'activité de production s'ils ne sortent pas de leur sphère. L'attrait de plus en plus grand pour les placements financiers mieux rémunérés et moins risqués que les investissements de production, la recherche et la découverte de nouveaux instruments financiers, les maintiennent dans leur sphère et les ont développés de façon démesurée, au cours des trois dernières décennies, au détriment de la sphère réelle.